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Présentation

Professeur d'histoire-géographie depuis la rentrée 2004, j'enseigne depuis 2008 dans un collège du Pas-de-Calais.

Titulaire d'un master recherche en histoire politique contemporaine sur l'antifascisme dans le bassin minier du Pas-de-Calais, je prépare actuellement un doctorat en histoire politique contemporaine sur le Parti communiste et la CGTU dans le Pas-de-Calais durant l'entre-deux-guerres. 

Je suis membre du bureau de la régionale Nord-Pas-de-Calais de l'Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie.

Je suis également membre du Bureau de la CGT Educ'action du Pas-de-Calais, du Bureau Académique de la CGT Educ'action Nord-Pas-de-Calais ainsi que du Conseil Scientifique de l'Institut Régional d'Histoire Sociale de la CGT Nord-Pas-de-Calais.

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Publié par David Noël

La dernière livraison de la revue d'histoire Vingtième Siècle ouvre ses colonnes à un débat sur le fascisme français. Le débat n'est pas que scientifique, il est aussi politique et un de ses enjeux est naturellement de caractériser le Front national.

Le débat sur l'existence d'un fascisme français est un vieux débat qui rebondit périodiquement, mais il remonte en réalité à 1978 et à la publication par Zeev Sternhell de son livre La droite révolutionnaire (1885-1914). Les origines françaises du fascisme (1978). Pour faire vite, Sternhell s'inscrit en faux contre la thèse de René Rémond d'un fascisme français marginal au sein d'une droite nationaliste héritière du bonapartisme. L'historien israélien considère qu'un "pré-fascisme" apparaît en France à la fin du XIXe siècle. Maurice Barrès, chantre d'un nationalisme sentimental teinté de socialisme apparaît comme une des figures de proue de la droite révolutionnaire française.
Cette droite révolutionnaire française est antiparlementaire et d'une certaine manière se veut l'héritière du bonapartisme. La crise boulangiste (1886-1891) témoigne à la fois de la prégnance d'un culte du chef - l'homme fort qui régénérera la nation - et du goût de l'extrême droite française pour la violence et les coups d'Etat. C'est aussi la rencontre (constitutive du fascisme) d'hommes de droite et d'hommes de gauche comme le journaliste et ancien communard Henri Rochefort.
La droite révolutionnaire est xénophobe. Elle se convertit à l'antisémitisme à la fin du XIXe siècle. Elle est marquée par l'oeuvre d'Edouard Drumont et s'engage dans l'Affaire Dreyfus dans le camp des antidreyfusards. Au lendemain de la première guerre mondiale, des militants issus du syndicalisme révolutionnaire et influencés par la pensée de Georges Sorel comme Gustave Hervé vont basculer à l'extrême droite et donner au nationalisme une coloration anticapitaliste (qui disparaît rapidement).
Loin d'avoir été "immunisée" contre le fascisme, c'est la France qui aurait "inventé" le fascisme, un fascisme qui ne se limite donc pas aux quelques groupes marginaux comme le Faisceau (qui a quand même compté 20 000 membres) ou le francisme, mais caractérise d'importants mouvements comme les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque héritiers du "pré-fascisme" des années 1890.

La thèse de Zeev Sternhell a été combattue par de nombreux historiens français (Pierre Milza, Michel Winock, Serge Berstein, Antoine Prost) qui s'intéressent moins aux convergences idéologiques qu'aux organisations et à leur implantation. La plupart des historiens français dressent donc le portrait d'une France "allergique au fascisme" (S. Berstein), même si une certaine forme d'"imprégnation fasciste" a touché toutes les ligues nationalistes des années 30.
Antoine Prost montre de façon très claire que les Croix-de-Feu, en raison de leur nationalisme affiché, occupent une place tout à fait marginale au sein du mouvement des anciens combattants organisé autour de l'Union Fédérale (proche des radicaux et qui compte 950 000 adhérents en 1939) et de l'UNC (classée à droite, 850 000 adhérents à la veille de la guerre).
Au contraire, Zeev Sternhell a reçu le soutien d'un historien comme Ernst Nolte pour qui l'Action française et le maurassisme constituent une des facettes du fascisme, aux côtés du fascisme italien et du nazisme.

Le débat a rebondi dans les colonnes de la revue Vingtième Siècle qui publie ce trimestre un article de Robert Soucy, suivi des réponses de Michel Winock et Serge Berstein ainsi qu'un compte-rendu de lecture du livre de Sean Kennedy signé Jean-Paul Thomas.
Faut-il parler de débat ? Serge Berstein évoque plutôt un dialogue de sourds et à la lecture des différents articles, c'est bien l'impression qui ressort.

Robert Soucy se présente en porte-parole d'une "école anglo-saxonne" qui s'opposerait à une improbable "école du consensus" française. Répondant à Michel Winock, il cherche à démontrer que les Croix-de-Feu et le PSF du colonel de La Rocque présentent tous les critères du fascisme.
Le moins qu'on puisse dire est que la démonstration n'est guère convaincante. Robert Soucy admet bien que le colonel de La Rocque s'est à plusieurs reprises opposé à l'antisémitisme. Pour l'historien américain, il faut mettre la modération du dirigeant des Croix-de-Feu sur le compte d'une prudence tactique. De la même manière, Robert Soucy analyse le légalisme du colonel de La Rocque le 6 février 1934 comme le reflet d'une prudence tactique. Enfin, Robert Soucy accuse le colonel de La Rocque de sympathies collaborationnistes.
Il est certain que le PSF, qui remplace en 1936 les Croix-de-Feu après leur dissolution a été un grand parti nationaliste et autoritaire.
Etait-il pour autant un parti fasciste ? On peut en douter à la lecture de l'article de Michel Winock. De même, il est difficile de croire à la thèse d'un colonel de La Rocque tenté par la collaboration. Loyal vis-à-vis de Pétain, le chef du PSF (devenu Progrès Social Français) était critique envers la collaboration, surveillé par les Allemands et critiqué par les collaborationnistes les plus durs ; il a d'ailleurs monté un réseau de résistance opérationnel dès juin 1942.
Au final, les citations choisies par Robert Soucy apparaissent peu probantes et les arguments de Michel Winock emportent l'adhésion.

Le parallèle entre le fascisme du PSF et celui du Front national que fait Sean Kennedy devient alors sans objet, Jean-Paul Thomas ajoutant, dans son compte-rendu de lecture qu'il n'est pas de bonne méthode d'enjamber un demi-siècle d'histoire.
Dédouaner le PSF de l'accusation de fascisme n'implique évidemment aucune forme de sympathie à son égard. Laissons la parole à Serge Berstein qui écrit, à juste titre qu'"On peut, par exemple, considérer que le nationalisme intégral de Maurras n'est guère plus attrayant que le fascisme mussolinien".

Une leçon pour qui veut comprendre le Front national ?

Les millions d'électeurs qui ont porté Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle de 2002 ne sont certainement pas fascistes. Mais l'idéologie du FN, pour reprendre l'expression de Berstein, n'est "guère plus attrayante" que le fascisme et "l'imprégnation fasciste" d'une partie des cadres du FN ne fait guère de doute. Elle ne concerne pas que quelques égarés marginaux : le premier bureau politique du Front national, en 1972, comptait dans ses rangs François Brigneau (ancien milicien condamné pour collaboration) et Pierre Bousquet (ancien Waffen SS qui fut le premier trésorier du FN). Lors des fêtes du Front national, on trouve sur les tables les ouvrages apologétiques de Jean Mabire, éditorialiste à Minute et à National-Hebdo, sur la LVF et les Waffen SS. Quant à Marine Le Pen, elle siège au parlement européen aux côtés d'Alessandra Mussolini...

D'un nationalisme "imprégné de fascisme" au fascisme, il n'y a souvent qu'un pas.
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